Le lesbianisme féministe dans Amadou de Louise Maheux-Forcier et dans La nef des sorcières



Au départ, le lesbianisme était un concept inexistant et impossible, puisqu’à une époque où l’on croyait que les femmes n’avaient aucun désir sexuel et qu’elles n’étaient là que pour répondre aux besoins des hommes, il était alors improbable dans les mentalités de l’époque qu’une femme éprouve du désir envers une autre femme. Même la reine Victoria, lorsqu’elle a instauré un projet de loi interdisant l’homosexualité, a ignoré toute référence à l’homosexualité féminine, puisqu’une telle chose ne pouvait pas exister.[1] Avant le tournant du XXe siècle, le concept du lesbianisme-féminisme est inexistant. Il existe certainement quelques figures lesbiennes, mais elles sont définies par les hommes et soumises à un destin tragique : elles se marient et deviennent des femmes normales, ou bien meurent dans la solitude ; l’amour saphique baigne dans l’impossibilité. Ce n’est qu’à partir des années 1960, avec la venue d’une forte vague féministe, que le concept du lesbianisme est abordé de façon plus positive dans les œuvres : les féministes peuvent maintenant parler et elles idéalisent le lesbianisme. Dorénavant, le lesbianisme s’inscrit dans le cadre d’une critique sociale, il devient un refuge pour les femmes qui veulent être libérées de l’oppression du patriarcat. Le lesbianisme n’est plus présenté comme une maladie ou une anormalité, il est perçu comme un moyen d’acceptation de la condition féminine, c’est l’expression du corps féminin, de la corporalité et d’une exploration nouvelle du plaisir au féminin comme moyen de libération.


Louise Maheux-Forcier

Ce concept du lesbianisme-féministe est amené pour la première fois au Québec dans le roman Amadou de Louise Maheux-Forcier écrit en 1963. Il s’agit d’un roman au sujet scabreux où Nathalie idolâtre Anne, un amour de jeunesse et s’éprend, plus tard, de Sylvia, même si elle est mariée avec Julien, mari ignoble qu’elle finira par tuer. Récipiendaire du prix du Cercle du livre de France, ce roman est totalement ignoré par les critiques qui ont volontairement mal analysé l’œuvre en détournant l’idée centrale du lesbianisme, ils s’appuient sur une interprétation psychologique de la recherche de l’enfance et de l’idéalisation de l’amour.[2] Pourtant, une relecture lesbienne-féministe donne un tout autre statut à l’œuvre et la rend hautement subversive.


La nef des sorcières

Plus tard, en 1976, la pièce La nef des sorcières, collectif de Marie-Claire Blais, Marthe Blackburn, Nicole Brossard, Odette Gagnon, Luce Guilbeault, Pol Pelletier et France Théroet, vient secouer dans le monde du féminisme de façon marquante : les femmes en ont assez et veulent prendre parole. Cette pièce est écrite sous forme de monologues où chaque femme raconte peu à peu son histoire; elles sont toutes victimes d’une quelconque soumission. Le lesbianisme-féministe se place d’un aspect plus revendicateur avec le personnage de Marcelle qui idéalise le lesbianisme et crache sur le mode de vie des femmes traditionnelles.
Ces deux œuvres abordent le lesbianisme d’une nouvelle façon et il est possible d’analyser plusieurs notions semblables, notamment l’oppression du patriarcat, la recherche de la liberté, ainsi que la nouvelle image de la lesbienne qui s’en dégage.
L’oppression du patriarcat

Titre: Female oppression
Artiste: Susan Solak
fineartamerica.com

L’oppression de la part des hommes

Dans l’œuvre Amadou, le personnage de Nathalie est totalement opprimé par son mode de vie conjugale avec Julien. Elle correspond exactement à la figure féministe de la sorcière comme étant une femme victime du système patriarcal. La sorcière est une femme qui subit plusieurs violences au quotidien, dont la perte d’identité auprès du mari, ainsi qu’une sexualité blessée. Elle se retrouve dans un univers fermé et elle est souvent battue. L’homme, qui accompagne la figure de la sorcière, est représenté comme un bourreau, souvent ivrogne et monstrueux. La misère de ces femmes est souvent accompagnée d’une sorte de paralysie, elles sont incapables de changer leurs conditions, elles sont complètement étouffées sous l’oppression masculine[3].
 C’est exactement ce qui se produit dans Amadou. Julien est un homme violent et alcoolique, Nathalie a peur de lui lorsqu’elle revient de son voyage avec Robert, le trouvant saoul et monstrueux :
« Julien, comme un monstre hirsute, la figure défaite, l’écume à la bouche, indescriptiblement sale et qui tient à peine sur ses jambes : saoul comme je ne l’ai jamais vu. […] C’est plus fort que moi : cette apparition hagarde et dégoulinante, cet animal à poil roux, enragé […] mais mon rire s’avorte en un frissonnement incontrôlable. J’ai peur! […] J’éprouvais à son égard un dégout si profond qu’il n’y avait en mon cœur aucune place pour la moindre parcelle de pitié. »[4]
Le lexique dépréciatif du monstre (« Monstre hirsute », « figure défaite », « écume », « sale », « hagarde », « dégoulinante », « animal », « enragé », « frissonnement », « peur » et « dégout ») exprime clairement le dégout et la peur que Nathalie ressent envers Julien. De plus, dès qu’il remarque que Nathalie est heureuse lorsqu’elle est avec Sylvia, il devient une menace : « Je sens une plénitude comme si j’avais atteint le sommet d’une montagne… Et pourtant je sens aussi le regard de Julien comme un défi, une menace. » (p.133) L’antithèse entre le sentiment de bonheur et celui de la peur montre comment Nathalie se sent mal auprès des hommes et libre avec les femmes. Par ailleurs, Nathalie perd son identité dans les efforts qu’elle fait pour se conformer à ce que son mari attend d’elle : « Nous vivions un étrange amour d’où j’étais étrangement absente. » (p.33) Avec la répétition du mot « étrange », il est facile de constater que le personnage de Nathalie n’était pas bien dans sa relation avec Julien. De surcroît, l’angoisse morale, physique et mentale que ressent la protagoniste correspond à des études sur le découragement qu’inspirent aux femmes les structures patriarcales où elles se sentent prises.[5] Nathalie est en dépression lorsqu’elle est avec Julien : « j’étais à jamais une pierre inerte […] j’aurais l’air d’être en vie […] mais en réalité j’avais égaré tous mes sens aux quatre vents du monde, peu à peu, effrités, éparpillés et je portais la mort en moi. » (p.33) L’utilisation d’une métaphore (« j’étais à jamais une pierre inerte ») concrétise l’idée que Nathalie ne ressentait plus rien, aucune joie. De surcroît, elle est jumelée d’un pléonasme, car une pierre ne peut pas bouger, donc le fait d’insister sur l’immobilité de la pierre souligne l’état d’esprit refoulé de Nathalie. De même, une gradation (« peu à peu, effrités, éparpillés ») vient accentuer l’idée qu’il est impossible pour elle de retrouver ses sens, sa joie de vivre, cela prouve à quel point la présence de Julien la rend malheureuse. Plus tard dans le roman, Nathalie retrouve la joie de vivre, mais seulement en compagnie de Sylvia : « Je t’aime tant; je suis si heureuse contre toi et Julien pense que c’est un crime que je sois heureuse […] J’étais folle de chagrin mais sans cris et sans pleurs. Je sentais seulement ma voix comme une plainte douce […] seulement une plainte de bête qui supplie… » (p.137) Le fait que Nathalie se compare à une bête montre fortement comment elle est soumise à Julien comme s’il était son maître qui l’opprime tellement qu’elle n’ose pas crier ni pleurer. De plus, à la fin du roman, lorsque Julien découvre la correspondance que Nathalie et Sylvia entretiennent, il s’attaque définitivement à son bonheur, il lui arrache les lettres des mains et la frappe violemment au visage, elle en perd connaissance. Non seulement le mari de la protagoniste l’emprisonne, mais Nathalie ne semble pas être satisfaite de ses relations hétérosexuelles à travers le roman, les hommes sont égoïstes et veulent la transformer pour en faire la femme idéale. Dans Amadou, les hommes n’offrent aucune satisfaction au niveau moral ou au niveau corporel et ils sont la cause des souffrances mentales et physiques des femmes.
Dans l’œuvre La nef des sorcières, les femmes sont aussi soumises et opprimées par les hommes et le système patriarcal. Elles ont une envie urgente de s’appartenir, d’arrêter de vouloir plaire aux hommes, elles veulent avoir une nouvelle image d’elles-mêmes.[6] Les femmes parlent sous forme de monologues, car elles sont prises, elles sont emprisonnées dans leur tête et n’ont pas encore la force de parler en tant que groupe, il n’y a aucun dialogue dans la pièce, les femmes n’interagissent pas entre elles.[7] Chaque femme dans la pièce est opprimée, l’actrice doit interpréter des textes faits par des hommes qui la confinent à une vision masculine de la femme. La femme âgée qui n’est pas habituée de prendre la parole parce qu’elle s’est tue durant toutes ces années, explique pourquoi les femmes doivent mentir pour les hommes : « Parce que j’ai toujours menti pour TOI. Pour toi. Parce qu’il fallait que je te plaise; tu étais supérieur tu possédais la Force…»[8] (p.63) La répétition du « pour toi » met l’accent sur le fait qu’elle s’est toujours retenue, elle a changé pour l’homme, elle n’avait aucune liberté. Ainsi, la travailleuse n’en peut plus d’être jugée parce qu’elle se fait vieille et qu’elle n’est pas mariée et elle conseille les autres : « Mariez-vous, les petites filles, ça classe une femme. Mariez-vous, on vous appellera Madame. Mariez-vous même si vous vous séparez le lendemain de vos noces, on vous dira Madame, Madame et pour toujours. » (p.76) La répétition du « Mariez-vous » et du « Madame » montre l’importance, la nécessité pour les femmes de se marier pour accéder à un plus haut statut social. La fille, elle, se donne aux garçons par nécessité, pour eux et non pour le plaisir : « […] les gars eux autres y en avaient envie, c’est pour eux autres que j’le faisais, c’était ben rarement pour moi. » (p.93) Pour ce qui est du personnage lesbien, il ne vit pas personnellement l’oppression, car le lesbianisme devient un moyen d’échapper à l’emprise des hommes, mais elle exprime violemment son dégout de la soumission des femmes. Vers la fin de la pièce, le personnage de Marcelle arrache sa perruque et dévoile son crâne chauve, sa parure androgyne, elle incarne la révolte de la féminité culturelle et instaure un nouveau genre sexué qui n’est ni homme, ni femme. Elle exprime ainsi l’horreur des parures qui salissent le corps féminin et le sculpte au désir des hommes et à la vision de la femme par ceux-ci. Dans son monologue, elle exprime sa haine envers son propre sexe, qui est soumis, opprimé, elle crache dessus :
« J’ai vécu, je vis encore dans un monde où les femmes sont rien. Des lavettes décoratives, des éponges compréhensives et douloureuses, des pleureuses au cœur sensible. Les femmes, c’est de la merde. Ça toujours été d’la merde. D’la merde soumise, tranquille, docile, gentille, insignifiante et emmerdante. […] La haine, toujours la haine, La haine de mon propre sexe, donc la haine de moi-même. Je suis déchirée, divisée, écartelée. La honte, la honte de faire partie d’un troupeau d’esclaves. Femme-futile-finie-féminine-frustrée. Je fais partie d’un troupeau d’esclaves. » (p.120)
La comparaison des femmes avec « des lavettes décoratives », ainsi que la personnification des éponges prouve que les femmes ne servent à rien et qu’elles ne sont que des accessoires au service des hommes. Les nombreuses accumulations d’adjectifs dépréciatifs à l’égard de la femme montrent le dégout de la femme opprimée, soumise. De plus, il y a plusieurs répétitions des mots « merde », « la haine » et « la honte » qui soulignent une fois de plus à quel point elle déteste les femmes qui sont soumises aux hommes.
Dans les deux œuvres, il y a donc une forte présence de l’oppression féminine. Dans Amadou, l’oppression de la part patriarcat est représentée par le personnage de Julien qui étouffe Nathalie dans un rôle qui ne lui convient pas et qui l’empêche de vivre le bonheur et l’amour saphique avec Sylvia. Dans le même sens, dans La nef des sorcières, il y a aussi une forte présence de l’oppression masculine. Chaque femme est opprimée d’une manière différente. Toutes, sauf Marcelle la lesbienne, qui dénonce plutôt une oppression générale du système patriarcal.
Les femmes prises dans des rôles traditionnels
Dans l’œuvre Amadou, Nathalie est confinée à un rôle traditionnel de la femme : celle de la femme au foyer, malheureuse, qui dépend entièrement de l’homme. Julien croit sauver sa femme en lui offrant de vivre avec lui, il la sort de la misère et il tente de la guérir de son état dépressif (qui est causé par le fait qu’elle est opprimée par lui), mais au bout du compte, il l’étouffe dans un mode de vie qui n’est pas fait pour elle. Elle voudrait le quitter, mais elle est prise au piège, puisqu’elle a peur de lui, elle n’a pas d’argent et n’a nulle part d’autre où aller : « froidement, il m’analysait, me disséquait. Il voulait me guérir et je le haïssais. Pourquoi ne pas l’avoir quitté?... Mais je ne savais pas où aller et je n’avais plus un sou. » (p.34) De plus, comme elle est une femme à la maison et qu’elle se sent obligée de suivre Julien, elle accepte de l’épouser vers la fin du roman, même si elle le déteste et qu’elle est, en fait, amoureuse de Sylvia : «  Le lendemain, dans la grisaille de la pluie, le câble est arrivé. Et je me suis laissé faire… Julien m’a épousée… Un mariage insolite : la fleur après le fruit! Le lilas en automne! La neige en été!... Sylvia pleurait continuellement […] » (p. 140, 141) Les points de suspension suggèrent que la protagoniste est dépassée par les événements, qu’elle n’a pas envie de continuer. De plus, le fait qu’elle dise clairement que c’est Julien qui l’a épousée montre qu’elle est tellement soumise à lui qu’elle l’a fait contre sa volonté.
Dans La nef des sorcières, le personnage lesbien Marcelle parle de la sexualité hétérosexuelle comme une construction sociale au service des hommes qui ne permet pas aux femmes de s’épanouir.[9] Il ne donne pas aux femmes la liberté de choisir et d’exprimer leur propre jouissance, puisqu’elles sont l’objet au service des hommes, soumises aux rôles prédéterminés :
 « Mes désirs pour les hommes, je sais jamais quoi en faire. Pourquoi? Parce qu’ils doivent s’intégrer au jeu social de la séduction qui est là comme une bébitte à mille pattes qui tisse sa toile compliquée, tordue, étouffante. Le problème avec cette bébitte c’est que je me retrouve toujours avec les pattes passives alors que l’autre se réserve toujours les pattes actives. Je trouve la répartition des rôles totalement insatisfaisante.» (p.123)
La comparaison du désir à un jeu social avec un insecte montre comme elle trouve répugnants les rôles sociaux des rapports hétérosexuels. De plus, la gradation avec les mots «compliquée », «tordue» et « étouffante » qui amplifie l’idée de l’oppression des femmes et de leur rôle prédéterminé dans la société. C’est donc l’oppression des femmes par les hommes et l’horreur des rôles féminins qui pousse Marcelle à préférer le lesbianisme.
Donc, les rôles traditionnels de la femme dans Amadou sont représentés par Nathaile qui est une femme à la maison, soumise à Julien qui accepte de se marier à un homme qu’elle déteste. Pourtant, dans La nef des sorcières, Marcelle n’est pas prise dans un rôle traditionnel, car elle se sauve justement de ces rôles par le lesbianisme, mais elle déplore la sexualité hétérosexuelle qui empêche la femme de s’épanouir et d’avoir du plaisir; elle est ainsi réservée à son rôle traditionnel de reproductrice.
La recherche de la liberté
novopress.info
Le rejet du rôle féminin traditionnel
Dans l’œuvre Amadou de Louise Maheux-Forcier, la liberté se gagne de manière violente, c’est l’opposition à l’oppression du patriarcat. À la fin du roman, Nathalie empoisonne son mari. Il est possible de voir dans le comportement de Nathalie une figure de la sorcière propre à la littérature féministe : la sorcière comme révoltée. Le meurtre de la part d’une femme qui se révolte devient un crime politique, puisqu’il est commis dans le but de se libérer. C’est un acte de révolte contre le système qui tolère la violence faite aux femmes. Ces femmes qui tuent leur mari ou leurs enfants remettent en question l’autorité masculine pour se libérer.[10] Il est possible de faire une analyse du meurtre de Nathalie comme étant un puissant acte de libération, c’est une forte expression d’affirmation de soi. Elle s’insurge contre les concepts patriarcaux et elle refuse l’hypocrisie, pour elle c’est un soulagement : « Aussi, on ne doit pouvoir tuer qu’une fois mais quelle délivrance! Tout est fini après cela! Une fois on a été le maître… » (p.40) Nathalie ne veut plus être malheureuse et c’est en assassinant son mari qu’elle résout ses problèmes : « Alors, il y a cette mort définitive qui scelle tout, qui résoud tous les problèmes, cette haine qui m’est sortie des doigts en poudre blanche et mortelle… » (p.155) La métaphore qui associe la haine et la poudre blanche rend une image forte de son mépris pour Julien et montre la force de sa révolte.
Dans La nef des sorcières, les femmes se libèrent de leur oppression et de leur rôle de femmes par la prise de parole. L’actrice a un blanc de mémoire et n’a plus envie de réciter des textes masculins, la femme âgée parle : « Je sors du monde du silence […] J’ai des archives dans ma tête. Ma bouche n’est plus sèche. Je parle. Je peux parler. » (p. 51) L’utilisation de la métaphore (« Je sors du monde du silence […] ») montre la puissance du geste de la prise de parole. La jeune fille, elle, a décidé de ne pas sortir avec un garçon, un samedi soir, pour la première fois. Elle est seule et bien et pour la première fois elle parle des garçons avec un point de vue féministe : « […] à toutes ces femmes-là, à toutes ces filles-là, j’pense à soir… en parlant des gars… j’pense à Elles pour la première fois. » (p. 97) Et puis Marcelle crie haut et fort sa haine pour les femmes soumises, passives et elle se soustrait de ce groupe par son orientation sexuelle.
Donc, dans Amadou, Nahtalie se défait de son rôle traditionnel de femme en tuant son mari, alors que dans La nef des sorcières, les femmes se libèrent en prenant la parole pour la première fois.
La sexualité et l’amour sincère lesbien comme moyen de libération
Selon les conventions de la littérature lesbienne, les hommes n’offrent aucune satisfaction morale ou physique, ils sont la cause des souffrances; le lesbianisme est ainsi vécu comme un refuge où l’amour peut être vécu purement dans une plénitude et une liberté totale.[11] C’est exactement ce qui se produit dans Amadou puisque Nathalie a un sentiment de plénitude et d’équilibre avec les femmes. Rien ne dépasse l’harmonie totale de la relation entre femmes. Au début du roman, Nathalie vit son premier amour saphique à l’âge de 16 ans avec Anne. Dans cette relation, la protagoniste s’épanouit pleinement : « Cette nuit-là, ma vie a commencé. Mon cœur s’est ouvert comme une tulipe. Mon corps s’est éveillé […] » (p.45) La comparaison du cœur avec une tulipe montre l’épanouissement de Nathalie. Cet amour est gorgé de sensualité :
« Anne étais nue et blanche, presque bleue sous le pâle éclairage de la lune. J’avais l’impression qu’il y avait au creux de son ventre quelque chose de phosphorescent qui faisait luire tout son corps; quand elle se retournait, ses deux petits seins roulaient l’un sur l’autre comme ravis d’être ensemble et ses cuisses épousaient la fraîcheur des draps, voluptueusement. J’étais muette, hallucinée. » (p.44)
Le champ lexical du corps, « Nue », « corps », « seins », « cuisses »,  et celui de l’irréalité magnifique, « blanche », «pâle éclairage de la lune », «phosphorescent », « ravis », « fraicheur », « voluptueusement » et « hallucinée » montre comment la présence d’Anne nue dans le lit de Nathalie rend cette dernière heureuse et comment cet amour semble irréel, donc grandement idéalisé. De plus, vers la fin du roman, elle aime sincèrement Sylvia et veut vivre l’amour avec elle : « J’aime Sylvia! Combien de fois j’aurais voulu la prendre dans mes bras, dénouer ses cheveux dans les miens et me perdre… me perdre. » (p.114) Nathalie trouve, donc, la liberté et le bonheur avec ses relations lesbiennes.
Parallèlement, dans l’œuvre La nef des sorcières, la corporalité et la sexualité lesbienne sont un moyen de libération. Les femmes cherchent leur identité en se basant sur leur corps, leur sexe, elles cessent de se soumettre aux désirs masculins et recherchent leur propre désir, leur propre jouissance. Le personnage lesbien, Marcelle, parle honnêtement de son corps, de sa sexualité sans aliénation masculine.
Ce personnage montre une idéalisation de la condition lesbienne, car elle parle de la sexualité hétérosexuelle comme une construction sociale et elle choisit ainsi le lesbianisme pour se libérer des rôles traditionnels: «C’est pourquoi la plupart des femmes sont moitiés mortes, parce qu’on a tué en elles le désir et l’agressivité. Eh bien, pas moi, moi, je suis pas morte. Alors, tu vois, avec une femme, je vis, ne serait-ce que sexuellement. » (p.124) Le sexe lesbien est ainsi montré comme une forme de libération des relations de pouvoir qui contaminent les rapports hétérosexuels.[12]
Le lesbianisme dans La nef des sorcières est ainsi montré comme une affirmation de soi, puisque c’est l’amour de son propre sexe, de sa condition sexuelle, Marcelle le confirme en affirmant que « Chaque fois qu’une femme couche avec une autre femme, elle affirme l’amour de son propre sexe, donc d’elle-même. » (p.125) La femme a ainsi la liberté de bâtir sa propre sexualité, ses désirs, elle peut s’auto-suffir : « Personne le sait, mais chaque fois qu’une femme couche avec une autre femme, c’est une merveilleuse gifle qu’on lance à la tête de notre monde pourri. Un magnifique acte de subversion. “On n’a pas besoin de vous autres, vous entendez? Regardez-nous jouir toutes seules, l’une de l’autre.” (p.125) Ce personnage affirme en termes politiques la force de la sexualité dans le désir lesbien avec cette idée de libération de l’oppression de la condition féminine qui confine la femme aux fantaisies sexuelles des hommes. La lesbienne offense le sens patriarcal, elle échappe au pouvoir de l’homme et est ainsi libérée de toutes contraintes imposées par ceux-ci.[13] De plus, elle qualifie la sexualité lesbienne comme étant une expérience unique et extraordinaire :
« Sentir ses seins de femme contre ses propres seins à soi, c’est une sensation unique. Ce corps de femme allongé sur son flanc, moi en face allongé sur mon flanc à moi, la sensation d’une peau de femme tout le long de ma peau à moi, les jambes. Oh! Mon Dieu, les jambes, longues choses satinées, mêlées, entremêlées, entrelacées, les mains sur des seins, mes mains sur des seins, est-ce possible une invention pareille, merveille… » (p. 122)
Le champ lexical du merveilleux (« sensation unique », «Oh! Mon Dieu », « est-ce possible »  et « merveille ») montre l’importance du sexe lesbien et de cette expérience grandiose. Marcelle parle aussi du clitoris comme endroit de jouissance. Il est ainsi perçu comme lieu de plaisir au féminin, qui n’exclut pas nécessairement l’hétérosexualité, mais qui envisage une sexualité en dehors de l’envie du pénis et de l’orgasme vaginal, qui donne l’idée qu’il peut ne pas y avoir de présence masculine dans les rapports sexuels.[14] C’est donc la réappropriation du corps de la femme, la liberté des désirs et des jouissances au féminin.
Sur le plan de la recherche de la liberté, dans les deux œuvres, les personnages lesbiens réussissent à se défaire de l’autorité qui les réprimait en retrouvant la liberté dans leurs amours saphiques harmonieux et sensuels où elles réussissent à s’épanouir pleinement. Concernant La nef des sorcières, la liberté est trouvée dans le rapport au corps et dans les rapports sexuels lesbiens, c’est la réappropriation du plaisir, la liberté d’exploration de la sexualité et du corps féminin. La femme, dans sa condition de lesbienne, échappe ainsi au pouvoir instauré par le patriarcat et se libère totalement des barrières sociales qui empêchent la liberté des femmes.
La nouvelle image de la lesbienne
Le figaro.fr
Pour parler de la nouvelle image de la lesbienne, il est important de rappeler certains aspects concernant l’ancienne image avant la vague féministe des années 1960, d’un point de vue masculin. Dans la littérature traditionnelle masculine, le destin de la lesbienne est toujours tragique. Le scénario populaire tragique est celui où la lesbienne se marie et devient une femme normale, laissant l’autre lesbienne du couple dans la solitude ou bien la mort. Parfois, la lesbienne meurt dès le début de l’histoire. L’amour saphique est impossible : la lesbienne masculine n’arrive pas à satisfaire la lesbienne féminine, car elle n’est qu’un gars manqué. On voit le plus souvent une mort symbolique dans la séparation tragique du couple lesbien et dans leur solitude[15].
Pour ce qui est de la nouvelle image de la lesbienne, dans la littérature féministe, cette image consiste à voir l’amour saphique non comme le signe du mauvais ou du péché, mais comme celui de la plénitude. La relation entre femmes consiste en un échange qui est basé sur le principe de la réciprocité. À tour de rôle, elles font preuve de force ou de faiblesse, consolent ou sont consolées. Une fois la passion apaisée, elles se transforment en figures maternelles et prennent soin l’une de l’autre. Cette nouvelle image est instaurée par les romancières qui rejettent les conventions qui disent que la lesbienne se caractérise par un complexe de virilité. Dans cette vision, le lesbianisme a une signification politique, c’est un moyen que prend la femme pour retrouver sa liberté, n’obéissant plus aux désirs de l’homme, elle peut enfin retrouver son identité. Cette vision donne une image du lesbianisme non jugé comme étant une maladie ou une anormalité, il est vécu comme acceptation de soi et comme liberté[16].
Dans l’œuvre Amadou, c’est exactement ce qui se produit, il y a les mêmes caractéristiques de l’image de la nouvelle lesbienne. Nathalie vit ses relations lesbiennes comme étant une plénitude et un échange de réciprocité. Au début du roman,  Nathalie joue le rôle maternel quand elle sauve Anne abandonnée, elle la fait adopter par sa famille et l’éduque. Il existe un rapport intense, intime et tendre entre Nathalie et Anne. Rien ne dépasse cette harmonie totale entre ces deux femmes. Nathalie parle souvent de sa relation avec Anne comme étant une relation remplie de tendresse, de beauté, d’affection, d’amitié et d’amour, une admiration réciproque et sans borne :
 «  Elle ignorait la laideur, le calcul, le vice, la folie […] C’était un être heureux, épanoui d’une façon presque primitive mais extraordinairement intelligente... Elle s’étendit de tout son corps léger sur ma robe fleurie, sa bouche prit la mienne et les cheveux mêlés, nous roulions ensemble au fond d’un bonheur éperdu. » (p. 54)
Nathalie a un sentiment de plénitude et d’équilibre avec les femmes, elle se sent libre et même si le roman se termine d’une façon tragique, les relations qu’elle entretient avec les femmes correspondent au type de la nouvelle image de la lesbienne.
Dans La nef des sorcières, Le personnage lesbien Marcelle vit son lesbianisme dans l’acceptation de soi et dans la liberté. Elle s’affirme dans sa sexualité, l’idéalise même. Elle exploite sa liberté sexuelle en bâtissant ses propres désirs et son discours du lesbianisme est clairement politique, il est le moyen d’échapper à l’oppression des hommes et de n’avoir aucune restriction. Elle affirme être au même niveau que ses partenaires, il n’y a aucun rôle de dominant ou de dominé, c’est un échange se basant sur la réciprocité : « Un sentiment de complicité, de reconnaissance. De soulagement aussi peut-être. Elle était faite comme moi, pas de questions à poser, ça allait tout seul, c’était étrangement facile. Deux choses semblables serrées l’une contre l’autre, une espèce d’égalité très rassurante. » (p. 122) Le champ lexical de l’égalité consolante (« complicité », « reconnaissance », « soulagement », « facile », « semblables », « égalité » et «  rassurante ») prouve à quel point Marcelle trouve du confort dans ses relations lesbiennes.
Dans les deux œuvres, il y a ainsi l’image de la nouvelle lesbienne qui est développée, ce qui ouvre le champ à une nouvelle représentation moins stéréotypée et plus ouverte envers l’homosexualité féminine. Dans l’œuvre Amadou, c’est une relation de bonheur, d’échange, de réciprocité, de plénitude et d’harmonie entre femmes. Dans le même sens, dans La nef des sorcières, il y a aussi une relation de réciprocité et d’égalité. Cependant, il se trouve aussi une signification politique dans le message du refus de l’homme qui permet de retrouver son identité. Dans cette œuvre, le lesbianisme est vraiment vécu comme une acceptation de soi et un message de liberté.
Finalement, dans les deux œuvres, les personnages féminins sont opprimés par une figure masculine et elles sont confinées à des rôles traditionnels de la femme. Ensuite, elles se libèrent en rejetant ce rôle prédéterminé et en expérimentant l’amour saphique avec la sexualité et l’amour sincère. Elles font aussi figures de la nouvelle image de la lesbienne dans la littérature. Dans Amadou, l’oppression est représentée par Julien qui empêche Nathalie de vivre son amour avec Sylvia et qui fait d’elle une femme au foyer. Elle recherche la liberté en tuant son mari, ce qui la sort de son rôle de femme traditionnel et en retrouvant la liberté dans ses amours saphiques harmonieux et sensuels où elle s’épanouit. Nathalie représente une nouvelle image de la lesbienne de par ses relations basées sur la réciprocité, l’échange, l’amour et l’harmonie entre femmes. Dans La nef des sorcières, toutes les femmes sont opprimées par les hommes différemment et Marcelle dénonce fortement cette soumission de la part des femmes. La liberté des femmes est trouvée par la prise de parole et par l’expérience du sexe lesbien et la nouvelle image de la lesbienne est donnée par le message politique, par l’acceptation de soi et par la liberté. Le lesbianisme ainsi traité est tout récemment apparu dans la littérature. Pourtant, ces œuvres ont déjà plus de 37 ans. Je crois qu’il serait maintenant intéressant d’analyser l’évolution des idéologies dans le lesbianisme-féministe en choisissant des œuvres plus récentes. Par exemple, il serait pertinent de voir ce qui se passe du côté de la France avec l’œuvre Vice Versa de Fanny Mertz, publié en 2008. Ce livre traite d’une relation lesbienne idéalisée et passionnée qui fait penser à Amadou :
«Pourtant Lou n’est que douceur : un visage de poupée fragile, posé sur un corps à l’avenant. Cinquante-cinq kilos de délicatesse, talonnés d’une abondante crinière de boucles rousses. Et puis, plantés de chaque côté d’un nez couvert de taches de rousseur, deux émeraudes d’un vert à faire jaunir de dépit le plus altier des gazons irlandais. Bon, pense à autre chose Frédérique, tu t’égares… Oui, c’est exactement ça : Lou m’égare. Loin de moi, de ma logique et de mon monde. »[17]
Une nouvelle analyse portant sur les mêmes points pourrait montrer les changements que le temps apporte avec une œuvre traitant d’un lesbianisme plus récent.
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Médiagraphie
La nef des sorcières
 Burgoyne, Lynda, « D’une sorcière à l’autre », Jeu : revue de théâtre, 1993, p. 29-37, (consulté  sur Érudit le 10 avril 2013).
Camerlain, Lorraine, « La Nef des sorcières », Jeu : revue de théâtre, 1980, p. 216-217, (consulté sur Érudit).
Forsyth, Louise H., « La nef des sorcières (1976) : l’écriture d’un théâtre expérimental au féminin », l’Annuaire théâtral, automne 2009, p. 33-56 (p.33-40), (consulté sur Érudit le 10 avril 2013).
Laillou Savona, Jeannelle, « La présence lesbienne dans le théâtre féministe québécois des années 1975-1985 chez Marie-Claire Blais, Pol Pelletier et Jovette Marchessault », Voix et images, automne 2010, p. 115-129, (consulté sur Érudit le 10 avril 2013).
M. Moss, Jane, « Le corpus théâtral des femmes », L’Annuaire théâtral, automne 2009, p.15-32, (consulté sur Érudit le 10 avril 2013).
Saint-Jacques, Denis, « La nef des sorcières : ou les paramécides massacrées », Lettres québécoises, septembre 1976, p. 17-18, (consulté sur Érudit le 10 avril 2013).
Villemaire, Yolande, « Autour de La nef des sorcières », Jeu : revue de théâtre, printemps 1976, p. 15-21, (consulté dans Érudit le 10 avril 2013).
 
Amadou
Lemire, Maurice (Dir.), Dictionnaire des œuvres littéraires du Québec IV 1960-1969, Université Laval, 1984, 1123p (« Amadou, roman de Louise Maheux-Forcier », P. 23-24).
Saint-Martin, Lori (Dir.), L’autre lecture, coll. « Documents », Montréal, XYZ éditeur, 1992, 215p (Lewis Dufault, Roseanna, «Amadou de Louise Maheux-Forcier : Un roman qui défie l’ordre établi», p. 167-175).
 
Ouvrages de référence
Saint-Martin, Lori, Malaise et révolte des femmes dans la littérature québécoise depuis 1945, Laval, « Les cahiers de recherche du GREMF », 1989, 373p (Chapitre V, Deuxième partie : «  Figures de la sorcière dans la littérature au féminin/féministe au Québec », p.323-345).
Saint-Martin, Lori (Dir.), L’autre lecture, coll. « Documents », Montréal, XYZ éditeur, 1992, 215p (« Brèves réflexions sur le roman féminin québécois à l’heure de la Révolution tranquille », p. 149-152.)
 
Articles et recherche sur le lesbianisme dans d’autres études
Burgoyne, Lynda, « Théâtre et homosexualité féminine : un continent invisible », Jeu : revue de théâtre, 1990, p. 114-118, (consulté sur Érudit le 10 avril 2013).
Lamoureux, Diane, « De la tragédie à la rébellion : le lesbianisme à travers l’expérience du féminisme radical », Tumultes, 2003, p.251-263, (consulté sur Cairn le 10 avril 2013).
Ménard, Julie, « Le cinéma lesbien : l’émergence d’une prise de parole », Québec français, hiver 2001-2002, p. 43-45, (consulté sur Érudit le 10 avril 2013).
Site internet
B. Price, Isabelle, univers-L, [en ligne], [http://www.univers-l.com/vice_versa_fanny_mertz.html], (site consulté le 7 mai 2013).
 
 
 
 



[1] D. Lamoureux, “De la tragédie à la rébellion : le lesbianisme à travers l’expérience du féminisme radical »dans Tumultes, p.251.
[2] R. Lewis Dufault, « Amadou de Louise Maheux-Forcier : Un roman qui défie l’ordre établi » dans L’autre lecture, p.172.

[3] L. Saint-Martin, Malaise et révolte des femmes dans la littérature québécoise depuis 1945, p. 323-325.

[4] L. Maheux-Forcier, Amadou, p. 118- 119. (À partir de maintenant, les références à cet ouvrage seront mises entre parenthèses dans le texte.)

[5] R. Lewis Dufault, Op. Cit., p.167.

[6] L. Burgoyne, « D’une sorcière à l’autre » dans Jeu : revue de théâtre, p.31.

[7] Y. Villemaire, « Autour de La nef des sorcières », dans  Jeu : revue de théâtre, p.20-21.

[8] F. Théroet et al. , La nef des sorcières, p.63 (À partir de maintenant, les références à cet ouvrage seront mises entre parenthèses dans le texte.)

[9] J. Laillou Savona, « La présence lesbienne dans le théâtre féministe québécois des années 1975-1985 chez Marie-Claire Blais, Pol Pelletier et Jovette Marchessault » dans Voix et images, p.119.

[10] L. Saint-Martin, L’autre lecture, p.340.

[11] R. Lewis Dufault, Op. Cit., p.172.

[12] J. Laillou Savona, Loc. cit.

[13] J. Laillou Savona, Loc. cit.

[14] D. Lamoureux, Op. Cit., p.254.

[15] D. Lamoureux, « De la tragédie à la rébellion : le lesbianisme à travers l’expérience du féminisme radical », p.251.

[16] L. Saint-Martin, L’autre lecture, p.172.

[17] F. Mertz, Vice Versa, p. 9-10.